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Les femmes musulmanes en Europe sont de plus en plus confrontées à des interdictions qui réduisent leur droit d’exprimer leur religion au travail, à l’école ou même dans l’espace public. L’imprécision et la souplesse du concept de neutralité soulèvent des interrogations quant à la légitimité des codes vestimentaires de neutralité. Si l’État comme les entreprises privées peuvent justifier de tels codes en invoquant simplement la « neutralité », dans un contexte marqué par une islamophobie généralisée, le risque que cette neutralité soit instrumentalisée pour exclure les femmes musulmanes « visibles » — ou d’autres groupes — est bien réel.
L’IDÉAL DES « INSTITUTIONS NEUTRES » ET LA FICTION DES « INDIVIDUS NEUTRES »
Les codes de neutralité ne peuvent être compris comme la simple mise en œuvre d’un modèle de laïcité. Les politiques sont toujours le fruit de luttes concrètes, de débats et de contestations, et elles évoluent également avec les transformations sociales. La signification même de la laïcité a toujours été vivement débattue et a fait l’objet d’interprétations divergentes, y compris au sein d’un même pays — particulièrement en France[1]Voir Yolande Jansen, « Secularism and Religious (In-)security: Reinterpreting the French Headscarf Debates », Krisis, 2011, 2, p. 2-19.
Il est essentiel de distinguer entre l’idéal « d’institutions neutres » et la fiction des « individus neutres ». La neutralité des institutions demeure nécessaire en tant que principe fondamental des démocraties laïques. Seul un État religieusement neutre peut réellement garantir la liberté religieuse pour tous les groupes de la société et assurer un traitement égalitaire entre eux. La laïcité ne vise pas à bannir la religion, mais à protéger les droits de chacun à manifester librement ses convictions. Cependant, lorsqu’on interprète la neutralité de l’État comme l’exigence d’un code vestimentaire spécifique, cela compromet les libertés et les principes mêmes qu’elle prétend défendre. Ce glissement des « institutions neutres » vers les « corps neutres » ne permet pas la neutralité de l’État — il l’empêche.
Les codes vestimentaires de neutralité ne sont pas neutres mais, comme le démontre cette analyse, reposent sur des discours islamophobes qui présentent la tenue islamique comme incompatible avec la neutralité. Si la neutralité, dans sa conception, vise à garantir l’égalité et à préserver les libertés, sa compréhension et sa mise en œuvre actuelles discriminent structurellement certains groupes en déterminant les limites de ce à quoi il faut ressembler pour être considéré comme « neutre ». Tandis que certains groupes sont d’emblée perçus comme neutres, d’autres sont marqués comme différents, suspects, et doivent sans cesse prouver leur « neutralité ».
La neutralité est ainsi détournée pour justifier l’exclusion des femmes musulmanes « visibles » — ou celles d’autres groupes. Les codes vestimentaires de neutralité ne relèvent pas d’une pratique « légitime », mais constituent une pratique discriminatoire fondée sur des discours islamophobes à propos du « sens » de la tenue religieuse islamique, et des musulmans dans leur ensemble.
LA NEUTRALITÉ D’ÉTAT INCLUSIVE ET EXCLUSIVE
Dans les débats publics autour de la neutralité d’État, deux conceptions concurrentes s’affrontent. La première est souvent qualifiée de neutralité « ouverte » ou « inclusive », et repose sur l’idée que la liberté de religion ne peut être garantie que si l’État demeure neutre ou indifférent en matière religieuse. Cela signifie que l’État ne s’identifie à aucune religion en particulier et traite ses citoyens de manière égale, quelle que soit leur appartenance religieuse. Ce devoir implique non seulement que l’État s’abstienne d’imposer activement une religion à ses citoyens, mais aussi qu’il ne favorise aucune religion en pratique et veille activement à ce que toutes les religions soient traitées de manière équitable. La neutralité « ouverte » ou « inclusive » est ainsi étroitement liée à l’interdiction de la discrimination.
Les États et les religions fonctionnent, en principe, de manière indépendante. Interprétée de cette manière, la neutralité d’État constitue un argument fort contre les codes vestimentaires de neutralité imposés par l’État, car ceux-ci représentent une ingérence dans le droit des groupes religieux à exprimer leur foi dans l’espace public, et favorisent indirectement les religions ou convictions qui ne nécessitent pas d’expressions visibles. Un tel code vestimentaire sape donc la liberté de religion au lieu de la garantir.
À l’inverse, la neutralité dite « exclusive » ou « stricte » interprète la séparation entre l’Église et l’État de manière rigide, en excluant activement la visibilité des religions de la sphère politique, de la fonction publique, voire de l’espace public dans son ensemble. L’un des arguments fréquemment avancés par les partisans de ces codes est que les employés agissent en tant qu’agents de l’État : lorsqu’ils travaillent, ils représentent l’État. Comme l’État est tenu d’être neutre en matière religieuse, ses employés devraient eux aussi s’abstenir de toute expression religieuse dans le cadre de leurs fonctions. Ce raisonnement a été utilisé pour justifier les codes de neutralité dans des professions comme les enseignants dans l’école publique, les soignants, les fonctionnaires, les juges, les policiers et les militaires.
La neutralité stricte exige donc non seulement la neutralité institutionnelle de l’État, mais aussi son incarnation par les individus qui le représentent. Cette interprétation repose sur plusieurs postulats : (1) un lien direct entre l’État laïque/neutre et l’employé ; (2) l’idée qu’un vêtement religieux porté par un employé affecte la neutralité de l’État ; et (3)la possibilité même de s’habiller de manière « neutre ».
REJETER OU REVENDIQUER LA NEUTRALITÉ ?
Dans la pratique, l’acceptation des codes vestimentaires de neutralité dans le secteur public ouvre la voie à leur application dans les entreprises privées et dans les écoles, qu’elles soient publiques ou privées. De nouveaux débats surgissent régulièrement sur les moyens d’étendre de telles restrictions à d’autres formes d’emploi ou domaines de la vie publique. Cela s’explique par le fait que ces codes, fondés sur une conception stricte de la neutralité, reposent sur l’idée implicite que les vêtements religieux (musulmans, en particulier) sont suspects ou indésirables. Or, ces suspicions ne se limitent pas à certaines professions ou secteurs, il n’est donc pas surprenant qu’elles apparaissent également dans des domaines qui n’ont aucun lien avec la neutralité religieuse de l’État.
Comme démontré dans les sections précédentes, les codes vestimentaires de neutralité discriminent les femmes musulmanes et renforcent les discours islamophobes qui les présentent comme dangereuses, suspectes ou simplement différentes de la norme. Pour cette raison, les codes interdisant les vêtements religieux au travail doivent être rejetés sans équivoque. Les minorités religieuses ne sont pas protégées par une application « plus proportionnée » de ces codes ni par leur limitation à certaines professions. C’est l’idée même selon laquelle le hijab, la kippa ou le turban rendent quelqu’un « insuffisamment neutre » qui doit être rejetée. Cela ne signifie pas qu’il faille renoncer au principe de neutralité lui-même.
Le principe de neutralité d’État peut être considéré, historiquement, comme une avancée majeure pour les minorités religieuses. Il garantit, du moins en théorie, que l’État ne peut ni s’identifier à une religion particulière ni en évaluer la légitimité. Il implique également que l’État doit s’efforcer de protéger la liberté de religion, d’accommoder la diversité religieuse dans la société et de promouvoir le pluralisme de manière générale. Ce principe doit être défendu et préservé. En réalité, c’est précisément le principe de neutralité d’État, dans ce sens-là, qui est violé par les codes vestimentaires de neutralité.
Cela s’explique par le fait que ces codes reposent sur des suppositions concernant le contenu et la signification des symboles religieux — ce que le principe de neutralité interdit. De plus, ils ont pour effet d’exclure des personnes pratiquantes de certaines opportunités professionnelles, ce qui porte gravement atteinte à la liberté religieuse (et à la société dans son ensemble), et engendre des formes de discrimination. Il est donc possible de contester les codes vestimentaires de neutralité au nom d’une neutralité réelle.
REPENSER LA NEUTRALITÉ COMME UN OBJECTIF D’ÉGALITÉ
La neutralité peut également être invoquée dans un sens plus large, en s’appuyant sur son lien avec le traitement égalitaire. La neutralité de l’État implique une impartialité dans le traitement de ses citoyens, indépendamment de leur religion, et l’obligation d’agir activement contre toutes les formes de discrimination. L’État doit s’opposer aux pratiques discriminatoires même lorsque certains groupes sont touchés de manière disproportionnée sans avoir été explicitement visés. Ainsi, la police ne peut être une institution neutre si elle cible de manière disproportionnée les minorités racisées. En repensant la neutralité comme un instrument de promotion de l’égalité, le concept peut être utilisé pour défendre des objectifs politiques progressistes et inclusifs.
Enfin, la neutralité peut être mobilisée comme outil de promotion du pluralisme religieux sur le marché du travail. Un État ne peut réellement communiquer sa neutralité religieuse et son attachement au pluralisme que s’il inclut activement — et n’exclut pas — les minorités religieuses dans l’ensemble des secteurs de la fonction publique. L’État ne peut pratiquer une neutralité effective que si ses agents représentent réellement la diversité de la société. Si ses employé(e)s sont majoritairement blancs, masculins et d’âge moyen, cela reflète une partialité structurelle en faveur d’un groupe dominant.
Un gouvernement inspirera davantage confiance à une population diverse s’il est lui-même visiblement diversifié et inclusif. Une représentation adéquate peut donc renforcer l’impartialité de l’État et l’égalité de traitement. Interdire les symboles religieux dans l’emploi produit un effet symbolique très négatif, car cela communique à un groupe spécifique qu’il n’a pas sa place dans la société et renforce l’exclusion. Si l’État veut témoigner de son respect pour le pluralisme religieux, le meilleur moyen de le faire est d’adopter une posture d’ouverture, en permettant une diversité visible. La neutralité est donc mieux servie en abolissant tous les codes vestimentaires dits de neutralité[2]Source: Willem Hutten and Nawal Mustafa, « Contesting Neutrality Dress Codes in Europe », OSF.
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