En 1982, Walîd Barakât quitte son village natal de Nebi Samwil près de Jérusalem pour poursuivre des études en Syrie. Lorsque le jeune palestinien de 25 ans atterrit à l’aéroport de Damas, il est arrêté sous un prétexte fallacieux par la direction générale de la Sûreté syrienne qui décide de le faire disparaitre. Pour les décennies à venir, il sera incarcéré dans les prisons de Mezzeh, Tadmor, Adra ainsi qu’à Seidnaya, le centre de détention qualifié par Amnesty International d’« abattoir humain ». Ce n’est que le jour après la chute du régime alaouite que Walîd retrouve la liberté. À 67 ans, il peut enfin contempler un ciel ouvert qui surplombe une Syrie libérée. Durant les 42 années de sa mise sous écrou – dont 14 en isolement solitaire – il a été soumis aux pires formes de tortures frôlant la mort à plusieurs reprises.
Ayant survécu aux geôles de la mort, Walîd Barakât a toutefois joui d’un privilège que beaucoup d’autres n’ont pas eu. Depuis 2011, 15 102 personnes, dont 190 enfants et 95 femmes, y ont succombé sous les supplices des tortionnaires de Bachar[1]Chiffres de l’organisation syrienne des droits de l’homme SNHR.. Les horreurs des chambres de torture syriennes ont toujours été de notoriété publique et nous rappellent qu’un dictateur séculier à la botte de l’Occident est toujours plus convoité par les puissances mondiales qu’un peuple musulman libre et indépendant. À ce titre, il n’est en rien surprenant que les pays « du monde libre » aient soutenu le clan d’al-Assad durant plus d’un demi-siècle.
Les nouveaux récits des survivants de la barbarie des Chabbihas soulèvent cependant une question cruciale que certains médias avaient déjà abordée il y a plus d’une décennie : comment les prisons de Bachar ont-elles pu être utilisées par des états occidentaux pour délocaliser la torture de leurs propres citoyens ?

Pour rappel, un rapport de la Open Society Foundation révéla en 2013 qu’au moins 54 pays (dont plusieurs de l’UE) avaient activement participé au « programme de restitutions »[2] Une dizaine de pays européens ont apporté un soutien secret au programme de restitution en autorisant les avions impliqués dans les vols de restitution dans leur espace aérien et leurs aéroports. de la CIA qui enlevait des citoyens européens pour les transférer, hors tout cadre judiciaire, vers l’Égypte, le Pakistan, la Jordanie ou la Syrie. Là-bas, ils étaient torturés par les services des renseignements locaux[3]Ian Cobain, “CIA rendition: more than a quarter of countries offered covert support’” (The Guardian). qui transféraient les informations à leurs collègues occidentaux. Le rapport indique que la Syrie était l’une des « destinations les plus courantes pour les suspects restitués »[4]Dans un rapport d’avril 2024, Amnesty International établit que le gouvernement américain est impliqué dans la plupart des aspects du système de détention en Syrie où il a joué un rôle … Continue reading.
En 2014, un journaliste de la radio néerlandaise VPRO[5]“Samenwerking Syrische en westerse inlichtingendiensten”, VPRO Argos met en évidence la collaboration étroite entre les services secrets syriens et occidentaux. Ayant obtenu des documents secrets provenant d’agences gouvernementales allemandes[6]Les services de renseignement allemands ont admis avoir participé aux interrogatoires sous la torture d’un citoyen allemand soupçonné de terrorisme dans les geôles de Damas. En échange, Bachar … Continue reading, françaises[7]L’un des 250 000 câbles diplomatiques rendus publics par Wikileaks a révélé qu’Asef Shawkat, le général syrien responsable de l’assassinat de l’ancien Premier ministre libanais Rafiq … Continue reading et américaines, il démontre l’étendue de cette coopération qui ne s’est jamais interrompue malgré les tortures systématiques et les nombreuses exécutions extrajudiciaires du régime d’al-Assad[8]Kristof Clerix, “Westerse inlichtingendiensten werken samen met regime van Assad”, MO*.
Pourquoi cette sous-traitance de la torture rendue possible par des déportations clandestines n’a-t-elle nullement contrarié les gouvernements occidentaux ? Comment des états démocratiques justifient-ils que leurs services de renseignements emploient des méthodes qui vont à l’encontre des principes de l’État de droit ? Et pourquoi l’agression au nom de Dieu choque-t-elle les sensibilités libérales séculières contrairement à l’art de tuer au nom de l’État-nation ou de la démocratie ?
DEMANDEZ « QUI » EST TUÉ ET NON « POURQUOI »
Talal Asad est l’un des rares chercheurs à s’être penché de manière approfondie sur les questions susmentionnées. Dans On suicide Bombing, l’anthropologue américain développe la particularité de l’Occident dans sa posture face aux tortures et aux exterminations. Bien que celles-ci aient toujours existé, elles sont aujourd’hui évaluées distinctement par les puissances occidentales qui, après avoir établi le droit international, trouvent des raisons pour ne pas appliquer ce même droit dans certains cas. Asad avance que cette facilité de l’Occident à violer ses propres lois qu’il impose de force au reste du monde s’explique de plusieurs façons.
Les Européens du XIXe siècle possédaient une vision du monde qui était divisé en nations civilisées et non civilisées, les premières devant servir de phare moral aux secondes. Jusqu’à ce jour, les pays démocratiques libéraux partagent l’idée selon laquelle la vie humaine a une valeur différente sur le « marché de la mort » qui distingue nettement les peuples « civilisés » des « non civilisés ». Cette subordination est, toujours selon Asad, même nécessaire à maintenir la hiérarchie de l’ordre mondial actuellement en place. Ainsi, la mort d’une poignée d’enfants ukrainiens enflammera bien plus les esprits que celle de plusieurs milliers d’enfants gazaouis.

Bien que les attentats terroristes perpétrés par des insurgés « non civilisés » fassent bien moins de victimes civiles que les guerres conventionnelles, les gens y réagissent avec une horreur exceptionnelle. Talal Asad s’interroge sur le contraste frappant que provoque cette charge émotionnelle :
Pourquoi les gens en Occident réagissent-ils aux représentations verbales et visuelles des attentats-suicides avec des expressions d’horreur ? Les cruautés inimaginables perpétrées en secret ou ouvertement, par des dictatures et des démocraties, des criminels et des systèmes carcéraux, des politiques migratoires à caractère racial et des nettoyages ethniques, la torture et les guerres impériales, sont toutes aussi évidentes dans le monde d’aujourd’hui. Qu’est-ce qui pousse les moralistes libéraux à réagir avec une telle horreur face aux attentats-suicides ?
Les dirigeants occidentaux estiment – tout comme Bachar al-Assad d’ailleurs – que larguer des bombes à fragmentation sur une population civile du tiers-monde est moins répugnant, et même moralement supérieur, qu’un attentat-suicide perpétré au nom d’une résistance contre un dictateur ou un occupant. En revanche, lorsque des kamikazes tamouls au Sri Lanka ou des kamikazes en Irak occupé s’attaquaient à leurs propres compatriotes, cela n’a jamais provoqué la même répulsion. Que ce soit durant des guerres ou des interrogations sous la torture, le degré de brutalité est largement déterminé par le degré civilisationnel des victimes. Par conséquent, conclut Asad, la cruauté ne consiste pas seulement à infliger intentionnellement des souffrances à autrui, mais aussi à être délibérément indifférent à leur égard.
VIOLENCE AUTORISÉE ET NON AUTORISÉE
Contrairement aux meurtres perpétrés par des « militants non étatiques », la guerre est un concept légalisé et reconnu par les puissances mondiales. Le terrorisme sera condamné d’emblée même s’il est souvent la dernière arme de l’opprimé qui n’a plus rien à perdre. Une armée conventionnelle qui occupe un pays sans armée aura, par défaut, toujours plus de légitimité que le peuple désespéré qui résiste à son occupation. La violence de l’armée occupante fidèle à l’ordre mondial sera autorisée, peu importe la quantité et l’atrocité des massacres. À contrario, la violence du résistant qui recourt au terrorisme ne le sera jamais, même s’il se limite à s’en prendre à des cibles militaires. Sa violence restera incompréhensible du fait qu’elle ne s’inscrit nullement dans un récit historique compréhensible pour l’Occident, mais plutôt dans une « tradition religieuse totalitaire hostile à la politique démocratique ». Peu importe la validité de la cause que mène ce dernier, le monde médiatico-politique « restera obsédé par la brutalité des jihadistes et les dangers d’un islam non réformé ». Dans la doctrine libérale, il ne s’agit donc pas de considérer qui est en droit, mais plutôt qui possède une armée conventionnelle sous un État-nation.
À ce titre, les historiens occidentaux n’ont jamais qualifié de terrorisme les bombardements aériens de civils allemands pendant la Seconde Guerre mondiale. Quant aux attentats-suicides, ils s’accordent pour dénoncer « une forme de terrorisme en soi et un mal qui ne nécessite aucune analyse ou compréhension, mais plutôt une condamnation morale et une réponse ferme ». Talal Asad réfute cette présentation des choses qui blanchit les crimes de guerre et les actes de torture perpétrés par les États modernes :
Certaines guerres peuvent être déclarées de manière injuste, utiliser des moyens immoraux ou se conclure de façon vindicative, mais les guerres, en elles-mêmes, ne sont pas fondamentalement immorales. Le terrorisme, en revanche, est toujours et par principe un mal. Ainsi, la définition de la guerre et du terrorisme comme des opposés permet de parler d’une guerre « contre » le terrorisme et de supposer que l’État peut agir librement envers le terroriste précisément parce que celui-ci ne respecte pas la loi.

Les « guerres contre le terrorisme » ont établi que le libéralisme possède sa propre culture de la mort. Pour Asad, la guerre menée par les États-nations est « un jeu de destruction organisé, légitimé et moralisé collectivement, qui est mené de manière bien plus sauvage par les civilisés que par les non-civilisés ». Le terrorisme est cependant bien pire du fait qu’il est illégal et donc moralement plus condamnable que tout crime de guerre. Le terrorisme est même pire que le crime du meurtre, car il est ressenti comme une intrusion de la peur dans la vie quotidienne et de l’insécurité dans l’espace public. On en croira presque que les peuples gazaoui et syrien ne se sont jamais senti en insécurité sous les bombes au phosphore blanc ou la menace généralisée de la torture.
Pour un grand nombre de politiques occidentaux, les opposants « non civilisés » ne respectent pas le droit international et ne peuvent par conséquent être protégés par celui-ci. Aujourd’hui, la même chose est dite de ceux qui sont considérés comme terroristes ou qui sont soupçonnés de l’être. Ces derniers peuvent dès lors être torturés et bombardés au sein de quartiers densément peuplés parmi les autres « mi-humains, mi-animaux ».
Une armée ne peut être accusée de terrorisme que lorsqu’elle conteste l’hégémonie américaine au même titre qu’un puissant dirigeant ne peut être poursuivi pour ses crimes de guerre que s’il est un adversaire de l’Occident. Pour Talal Asad, la violence justifiée n’est nullement une prérogative exclusive des États tout comme la violence injustifiée n’est pas l’exercice unique de mouvements insurrectionnels ou d’États illégitimes. C’est d’ailleurs au moyen de cette perception erronée que seuls les faibles et les vaincus peuvent être tenus responsables devant les instances internationales pour crimes contre l’humanité pour la simple raison qu’eux n’en font pas partie[9]Grâce aux déclarations récentes de Karim Khan, le monde sait désormais que pour les Américains, la Cour pénale internationale n’a été conçue que pour les damnés de la terre..
LA SOUFFRANCE NÉCESSAIRE DES « TORTURABLES »
Pour comprendre comment des états de droit en sont arrivés à accepter et légitimer la torture de leurs citoyens, Asad révèle certaines clés de compréhension. Tout part du concept de la « souffrance nécessaire » des prisonniers qui vise à paralyser leur force de motivation. Dû à l’absence de châtiments corporels, leur souffrance était jusqu’à là qualifiée de « pas totalement cruel ». Plus tard, les méthodes employées dans la guerre contre le terrorisme – que ce soit dans les centres d’interrogatoire ou sur le champ de bataille – cette « violence nécessaire » a nécessairement dû être redéfinie. Force est de constater que ces méthodes de guerre ont aujourd’hui produit deux catégories d’êtres humains : ceux qui peuvent être torturés (les « torturables ») et ceux qui ne peuvent pas l’être (les « non torturables »)[10] Dans les médias, les « torturables » sont décrits comme des prisonniers, les « non-torturables » comme des otages.. Asad note que la torture des prisonniers à Guantánamo, en Afghanistan et en Irak – ainsi que la sous-traitance de la torture aux régimes égyptien, syrien et pakistanais – ne concerne que les « torturables ».

Le meurtre sous la torture du chercheur italien Giulio Regeni[11]Giulio Regeni était un doctorant italien de l’université de Cambridge. Il a été enlevé le 25 janvier 2016 au Caire et retrouvé mort le 3 février près d’une prison des services secrets … Continue reading par les services de renseignement égyptiens en 2016 a pour cette raison suscité bien plus d’effroi (allant jusqu’à de grandes tensions diplomatiques avec Rome) que les nombreux citoyens européens de confession musulmane soupçonnés de terrorisme ayant péri dans les geôles d’alliés arabes. Talal Asad estime que dans une guerre contre des « barbares », le recours à la cruauté a toujours été plus acceptable qu’il ne l’est à l’encontre des populations ennemies « civilisées ». Cette violence n’est pas seulement plus acceptable, elle est aussi perçue en Occident comme un garant de la « religion civile » :
D’une part, la sacralité de la vie humaine est placée au-dessus de tout. D’autre part, il existe une légitimation à tuer, à mourir, et à faire tout ce qui est nécessaire pour défendre un mode de vie collectif. D’un côté, la vie de chaque être humain a une valeur égale ; de l’autre, le massacre d’humains « civilisés » est plus marquant que celui des « incivilisés ». De bons (et de mauvais) arguments sont disponibles pour quiconque souhaite justifier la conduite des insurgés ou des soldats, des armées sur le champ de bataille ou des tortionnaires dans les centres de détention d’État. Car dans notre monde séculier, toutes ces formes de violence sont finalement perçues comme des garants d’une sorte d’immortalité collective — ce que certains chercheurs appellent la religion civile et d’autres, une pseudo-religion.
De manière systématique, on condamnera les morts causés par ceux qui font la guerre au nom de la religion et on notera, à contrario, une complaisance morale à l’égard des tortures et massacres causés par ceux qui font la guerre au nom de l’État-nation.
C’est en ayant acquis l’immunité de tout État-nation moderne qu’al-Assad et Netanyahu ont pu commettre des massacres contre des populations civiles sous le regard de la communauté internationale qui, de plus, a cautionné le retour du premier sur la scène politique en 2023 ainsi que le discours du second devant le Sénat américain en plein génocide.
L’INGENIOSITÉ DU DISCOURS LIBÉRAL
Pour Talal Asad, c’est précisément parce que l’État se voit comme unique protecteur des libertés individuelles, qu’il refuse à tout autre acteur en dehors des États, le droit de tuer, de torturer ou de se comporter de manière violente envers autrui. Ce droit s’applique en particulier envers les « non civilisés », dont l’existence même constitue une menace pour l’ordre civilisé.
Depuis de 7 octobre, les médias et politiques en Occident n’ont cessé de rappeler que l’État souverain moderne possède un droit absolu à se défendre par la force. Dans le contexte du capitalisme industriel, ce droit se traduit par la liberté d’user de la violence à l’échelle mondiale, justifiant au passage les vols de restitution de la CIA vers les salles de torture de régimes arabes. L’État peut, étant démocratiquement élu, se livrer à une guerre génocidaire où la destruction d’hôpitaux et d’écoles détruit respectivement toute perspective de survie présente et future. L’armée occidentale moderne, nous indique Talal, s’efforce de « s’engager efficacement avec des peuples dangereux, car sous-développés, d’une manière à la fois impitoyable et humaine, où une attaque brutale peut devenir un signe de civilisation ».

Mais l’anthropologue est particulièrement intrigué par « l’ingéniosité du discours libéral qui parvient à rendre humains des actes inhumains ». Si ce n’est pas sous le prétexte d’un « droit (génocidaire) de défense », les bombardements se justifient aussi sous couvert d’une volonté de « modernisation » de l’islam et ses adeptes. Avec le déclin postcolonial de la civilisation musulmane, la « violence islamiste » perpétrée par les musulmans est systématiquement perçue comme l’expression d’une « rancœur fanatique » à l’égard de la modernité. Sans « réforme radicale » du monde musulman, le danger du « terrorisme » demeurera. Quant aux « terroristes », ils ne subiront plus de tortures, mais plutôt des « techniques d’interrogatoire améliorées »[12] Dans ses mémoires, Georges W. Bush a déclaré que le waterboarding (la torture par l’eau) n’était pas une forme de torture, mais une « technique d’interrogatoire améliorée »..
Si les actes barbares ne sont pas embellis par une terminologie atténuante, ce sont ses victimes qui sont déshumanisées lexicalement, parfois par dizaines, voire par centaines de milliers. D’après Asad, quand on décrit les attentats-suicides – bien que sévèrement proscrits en islam – par du « terrorisme religieux », cette appellation « définit le poseur de bombes comme étant moralement sous-développé – et donc prémoderne – par rapport aux peuples dont le statut civilisé est en partie indiqué par leur politique séculière et leur religion privée et dont la violence est donc en principe disciplinée, raisonnable et juste ».
En effet, les États tuent aussi, mais prétendent le faire que de manière légitime au nom de la « liberté » ou la « démocratie ». Il semblerait qu’il n’y a rien d’horrible dans la mort violente en soi, mais plutôt dans le motif qui la définit. La mission civilisatrice néocoloniale criminalise et désapprouve toute cause menée « au nom de Dieu » et empêche les peuples sous occupation d’établir un état souverain, ce qui explique souvent leur recours au terrorisme.
Asad estime qu’il n’y a pas de différence morale entre l’horreur infligée par les armées d’États puissants et celle infligée par les insurgés. Dans le cas des premiers, « la cruauté n’est pas aléatoire, mais fait partie d’une tentative de discipliner des populations indisciplinées pour maintenir un ordre international où la vie de certains peuples a moins de valeur que celle des autres et dont la mort est donc moins dérangeante ».
ET L’ISLAM DANS TOUT ÇA ?
Dans Islam : A Short History, Karen Armstrong démontre que les sévices perpétrés dans le monde musulman par les États-nations (internes ou externes) sont une conséquence directe du processus de sécularisation qui s’est fait par la force brutale. Les élites nationalistes postcoloniales ont maintenu les structures de pouvoir qu’elles avaient héritées de l’expérience coloniale. Après leur « indépendance », ces pays ont souvent poursuivi les mêmes politiques coloniales qu’elles avaient vigoureusement combattues pendant l’ère coloniale[13]Wael Hallaq, « The Impossible State »..
Toute opposition à la sécularisation fut écrasée par des commandants militaires qui expropriaient, fusillaient et torturaient les responsables religieux. Depuis l’introduction des constitutions européennes par l’ancien colonisateur, les États-Unis et de nombreux pays européens n’ont cessé de soutenir des dirigeants qui refusaient à leur peuple toute liberté. Petit à petit, les sociétés musulmanes se transformèrent en États-nations où les principes islamiques firent place à « l’intérêt de la nation » et de ceux qui la dirigent[14]Dans « The Impossible State », Wael Hallaq explique comment la Charia a perdu son autonomie et son rôle social au profit de l’État moderne..

L’un des problèmes de l’État-nation, nous explique Armstrong, est « son incapacité à tolérer et à donner de l’espace aux minorités déviantes »[15] Karen Armstrong : « Er is niets in de islam dat gewelddadiger is dan het Christendom », KifKif (19/01/2015).. Au siècle dernier, c’était d’ailleurs la cause qui a mené aux atrocités de l’Holocauste. Cette rigidité contraste nettement avec les sociétés prémodernes du monde musulman qui assuraient une liberté culturelle aux minorités religieuses généralement régies par leurs propres lois sous des tribunaux juridiques distincts[16]Au Moyen-Âge, la communauté juive, à titre d’exemple, était autorisée à avoir ses propres tribunaux halakhiques à Médine (voir Mark Cohen, “Under Crescent and Cross: The Jews in the … Continue reading.
Que ce soit sous sa forme impérialiste, sioniste ou dictatoriale, une fois que l’État-nation acquit une valeur trop dominante au détriment des valeurs de justice, il perpétra inévitablement des crimes contre les civils. Une fois attaqués et torturés, ces derniers deviennent souvent extrêmes et peuvent, malgré sa prohibition formelle en islam, faire preuve de violences terroristes[17]Le Coran et les Hadiths prophétiques interdisent explicitement de tuer femmes, enfants, personnes âgées et non-combattants pendant le combat armé. Même le déracinement des arbres en territoire … Continue reading ou de torture[18]Dans un hadith rapporté par Muslim, le Prophète ﷺ a informé sa communauté qu’Allah châtiera ceux qui torturent les gens dans ce bas monde.. Force est de constater que le nouveau gouvernement syrien se voit accusé de perpétuer certaines exactions qu’il reprochait auparavant au régime de Bachar.
Un autre problème causé par la normalité de l’État-nation est que l’on oublie entièrement que d’autres peuples possèdent une vision du monde qui n’est pas forcément séculière :
Extraire la religion de la politique ou de la guerre, c’est comme retirer le genièvre d’un cocktail : c’est impossible. Jusqu’à l’an 1700, personne n’aurait même envisagé cette possibilité, car la religion imprégnait toute la vie. La manière dont nous voyons la religion, comme quelque chose que nous gardons pour nous-mêmes n’existe pas dans d’autres cultures.[19] Karen Armstrong : « Er is niets in de islam dat gewelddadiger is dan het Christendom », KifKif (19/01/2015).
Cela explique aussi la naïveté des dirigeants impérialistes qui sont convaincus que le monde entier n’attend qu’à adopter la version occidentale de la modernité[20]Selon John Gray, l’idée selon laquelle la modernisation implique de reproduire l’expérience occidentale de la modernité, et donc de converger vers les institutions et les formes … Continue reading :
Des dirigeants comme George Bush et Tony Blair, qui ont déclenché la guerre en Irak, pensaient que la modernité mène inévitablement tout le monde à la démocratie, mais ce n’est pas nécessairement le cas. Pour nous, cela a fonctionné, notamment parce que la démocratie était bénéfique pour l’industrie. Mais au Moyen-Orient, la modernité a été accompagnée de soumission coloniale. La démocratie y était une mauvaise plaisanterie.[21] Karen Armstrong : « Er is niets in de islam dat gewelddadiger is dan het Christendom », KifKif (19/01/2015).
Les régimes séculiers dans le monde musulman ont toujours été synonymes de dictature, répression et oppression. Bien avant le printemps arabe, Hafez et Bachar al-Assad menaient une persécution sans nom contre toute opposition musulmane. Leurs tortionnaires avaient l’habitude d’ordonner leurs victimes à se prosterner devant une photo du président alaouite ou à clamer à voix haute qu’il n’y a de divinité digne d’adoration que Bachar (Lâ ilâha illa Bachâr). Sur la toile, on peut encore entendre les cris de ceux qui, sous la torture, n’ont cessé de clamer la Chahâda (Lâ ilâha illa Allah) jusqu’à leur dernier souffle.
Ce que Daech et consorts exhibaient devant les caméras du monde entier comme abjections, était pratiqué de manière bien plus discrète par père et fils al-Assad depuis plus d’un demi-siècle à une échelle bien plus large et avec le soutien de l’Occident. Les chambres de torture de Bachar ont rappelé au monde qu’il sera toujours plus aisé de dénoncer la cruauté réactive que celle qui l’a engendrée.
Références
| ↑1 | Chiffres de l’organisation syrienne des droits de l’homme SNHR. |
|---|---|
| ↑2 | Une dizaine de pays européens ont apporté un soutien secret au programme de restitution en autorisant les avions impliqués dans les vols de restitution dans leur espace aérien et leurs aéroports. |
| ↑3 | Ian Cobain, “CIA rendition: more than a quarter of countries offered covert support’” (The Guardian). |
| ↑4 | Dans un rapport d’avril 2024, Amnesty International établit que le gouvernement américain est impliqué dans la plupart des aspects du système de détention en Syrie où il a joué un rôle central dans la création et le maintien de ce système (« Syria: Mass death, torture and other violations against people detained in aftermath of Islamic State defeat », 17/04/2024). |
| ↑5 | “Samenwerking Syrische en westerse inlichtingendiensten”, VPRO Argos |
| ↑6 | Les services de renseignement allemands ont admis avoir participé aux interrogatoires sous la torture d’un citoyen allemand soupçonné de terrorisme dans les geôles de Damas. En échange, Bachar a obtenu l’abolition de plusieurs procès de membres des services secrets syriens accusés d’espionnage en Allemagne. |
| ↑7 | L’un des 250 000 câbles diplomatiques rendus publics par Wikileaks a révélé qu’Asef Shawkat, le général syrien responsable de l’assassinat de l’ancien Premier ministre libanais Rafiq Hariri, a eu des entretiens en Allemagne avec de hauts responsables des services secrets et de la Chancellerie fédérale. Après l’assassinat de Hariri, Shawkat a même pu se rendre à Paris pour s’entretenir avec le chef de la DST. |
| ↑8 | Kristof Clerix, “Westerse inlichtingendiensten werken samen met regime van Assad”, MO* |
| ↑9 | Grâce aux déclarations récentes de Karim Khan, le monde sait désormais que pour les Américains, la Cour pénale internationale n’a été conçue que pour les damnés de la terre. |
| ↑10 | Dans les médias, les « torturables » sont décrits comme des prisonniers, les « non-torturables » comme des otages. |
| ↑11 | Giulio Regeni était un doctorant italien de l’université de Cambridge. Il a été enlevé le 25 janvier 2016 au Caire et retrouvé mort le 3 février près d’une prison des services secrets égyptiens. Son corps présentait des signes évidents de torture. Regeni menait des recherches sur les syndicats indépendants d’Égypte et était soupçonné d’espionnage. Il a très probablement été torturé et assassiné par les services de renseignement qui le considérait comme un risque à la sureté d’état. |
| ↑12 | Dans ses mémoires, Georges W. Bush a déclaré que le waterboarding (la torture par l’eau) n’était pas une forme de torture, mais une « technique d’interrogatoire améliorée ». |
| ↑13 | Wael Hallaq, « The Impossible State ». |
| ↑14 | Dans « The Impossible State », Wael Hallaq explique comment la Charia a perdu son autonomie et son rôle social au profit de l’État moderne. |
| ↑15 | Karen Armstrong : « Er is niets in de islam dat gewelddadiger is dan het Christendom », KifKif (19/01/2015). |
| ↑16 | Au Moyen-Âge, la communauté juive, à titre d’exemple, était autorisée à avoir ses propres tribunaux halakhiques à Médine (voir Mark Cohen, “Under Crescent and Cross: The Jews in the Middle Ages”). |
| ↑17 | Le Coran et les Hadiths prophétiques interdisent explicitement de tuer femmes, enfants, personnes âgées et non-combattants pendant le combat armé. Même le déracinement des arbres en territoire ennemi pendant le jihad est interdit par les textes islamiques. Tout citoyen ordinaire qui ne participe pas aux combats doit être laissé tranquille en temps de guerre, et à fortiori en temps de paix (voir Surat al-Mumtahina 8, Abu Dâwud 1/416, al-Hâkim 2/122, etc.). Dans des hadiths rapportés par al-Bukhâri (3166) et Ibn Mâjah (2686), le Prophète ﷺ a dit que le musulman qui tue un non-musulman avec qui un accord de paix a été conclu ne sentira pas l’odeur du paradis. |
| ↑18 | Dans un hadith rapporté par Muslim, le Prophète ﷺ a informé sa communauté qu’Allah châtiera ceux qui torturent les gens dans ce bas monde. |
| ↑19 | Karen Armstrong : « Er is niets in de islam dat gewelddadiger is dan het Christendom », KifKif (19/01/2015). |
| ↑20 | Selon John Gray, l’idée selon laquelle la modernisation implique de reproduire l’expérience occidentale de la modernité, et donc de converger vers les institutions et les formes culturelles occidentales, constitue en elle-même l’une des principales illusions de l’ère moderne. John Gray, « Enlightenment’s Wake » |
| ↑21 | Karen Armstrong : « Er is niets in de islam dat gewelddadiger is dan het Christendom », KifKif (19/01/2015). |
